Crise environnementale et défaite de l’objet Monde

Vient de paraître dans la revue In Analysis, vol 5 /1, Elsevier.

Dans le texte « Crise environnementale et défaite de l’objet Monde », co-écrit avec Rémy Brunet (agrégé de philosophie), nous explorons certains aspects de la crise climatique et leurs effets au sein de nos pratiques cliniques. Ce texte propose quelques repères philosophiques et psychanalytiques pour tenter de nous décentrer et penser autrement ces enjeux.

IN ANALYSIS, revue transdisciplinaire de psychanalyse et sciences consacre un numéro spécial sur le thème Crise Environne_mentales, à paraître prochainement en version papier.

A noter aussi l’excellent texte de Sarah Troubé « Le monde peut-il se perdre ? » qui interroge certains aspects du texte et en prolonge la réflexion selon un abord phénoménologique.


Extraits

Introduction

Les bouleversements écologiques liés au réchauffement climatique ont commencé à générer des conséquences sur les vécus émotionnels et le fonctionnement psychique des individus, notamment chez les jeunes adultes (Weissbecker & al., 2011). La « crise écologique » vient interroger les rapports des humains à la nature, au vivant dans son ensemble et à l’environnement en tant que milieu écosystémique.

Dans sa façon de s’énoncer, nous pouvons remarquer que cette crise promeut « le monde » comme thème et non plus simplement comme scène ou théâtre d’événements historiques. Dans le contexte actuel de prolifération des données sur le réchauffement climatique, les rapports et les repères de l’humain à ses environnements semblent bouleversés. Thématisé, mis au centre de l’attention, l’état du monde préoccupe. De la sorte, il arrive qu’un patient puisse exprimer la crainte d’être spectateur d’« une fin du monde ». Lorsqu’une telle crainte est énoncée, le clinicien peut courir à son tour le risque de rester sourd aux présupposés que contient cette inquiétude et, finalement, échouer à apporter une écoute thérapeutique en se contentant de souscrire au bien-fondé, voire à l’évidence, au regard des « faits », du discours de son patient, ou encore, considérer que cette crainte de disparition ne renverrait qu’à une problématique individuelle liée à son histoire subjective.

Dans l’objectif de questionner la consistance de ce type d’évidence, selon un abord philosophique et psychanalytique, nous nous proposons d’explorer certaines articulations des humains au monde et à la nature. Notre ambition est d’interroger et de déconstruire certaines évidences pour ouvrir à l’idée d’un « débordement-horizon » exprimant plus fidèlement l’expérience vécue du monde par le sujet humain, et ainsi accompagner une écologisation de la pensée clinique. Ces développements nous conduisent à proposer un décentrement du sujet envers le monde extérieur, postulant le passage d’un narcissisme secondaire (Freud, 1914) à une position narcissique tertiaire, porteuse d’une forme de lien sans attachement. En repensant la cartographie des représentations et des forces en présence, cette démarche aspire à fournir au clinicien des repères alternatifs pour penser les situations cliniques auprès de patients confrontés aux angoisses écologiques, et plus largement, aux effets des bouleversements climatiques sur les formations subjectives.

Penser le monde pour écologiser la clinique

La crise environnementale peut être vue plus largement comme une « crise du sens », sens qu’il ne s’agit pas tant de retrouver mais plutôt de reconstruire. L’enjeu est moins celui d’une affaire à élucider (chercher qui veut réellement faire disparaître le monde) que l’acquisition d’une certaine forme de lucidité sémiologique à propos du monde. Aussi, nous voulons explorer nos représentations du monde2 à travers nos façons de parler-penser. Ne serait-ce pas à cet endroit que nous pourrions intervenir, retrouver une capacité d’agir, face au sentiment d’impuissance couramment éprouvé lorsqu’il s’agit de penser des phénomènes mondiaux et relevant d’une hypercomplexité ? N’est-ce pas, d’autres fois, à l’endroit de la psyché, où le monde se pense, se rêve et se parle, que réside cette crise du monde, un monde interne et externe, intra et extra-psychique, un monde interface entre « moi et non-moi », tel que l’avait proposé D.W. Winnicott (1971).

[…]

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(texte en libre accès libre)

Résumé

Contexte

En ce début de 21e siècle, la crise écologique et l’accélération des changements climatiques imposent une nécessité de s’interroger sur leurs effets à l’égard de nos épistémologies tout autant que sur nos pratiques cliniques.

Objectifs

Les auteurs discutent les implicites à l’œuvre dans le discours du patient lorsque celui-ci oriente la séance et le clinicien vers la question d’un probable effondrement du monde. Les développements visent à accompagner le clinicien confronté aux patients redoutant la disparition prochaine du monde humain.

Méthode

L’analyse s’étaye sur une double lecture, tant philosophique et phénoménologique que psychanalytique, en appui sur la littérature spécialisée contemporaine concernant les enjeux écologiques.

Résultats

En analysant les conceptions de l’idée de monde les auteurs invitent à un décentrement de la position subjective permettant de transformer les représentations à son égard. Ces développements permettent de concevoir le monde comme champ plutôt que comme objet. En soulignant sa dimension imprévisible et inachevée, laquelle mobilise le paradigme du deuil de l’objet monde, il est alors possible de le concevoir comme présomption, tel un « horizon-débordement ». Enfin l’analyse du sentiment écologique conduit à concevoir la « part sauvage » du monde confrontant le sujet au paradoxe d’un lien sans attachement.

Conclusion

Les développements amènent les auteurs à soutenir l’idée d’une écologisation de la pensée clinique, notamment par la prise en compte du concept de « narcissisme tertiaire » et du paradoxe de « lien sans attachement » afin de penser l’hyper-complexité des rapports du sujet-humain envers monde.

Mots clés

Monde – Environnement – Contingence – Éco-anxiété – Phénoménologie – Narcissisme tertiaire


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