Du jeu de l’enfant au psychanalyste en jeu. Vers une interprétation processuelle

Le principe est le suivant : c’est le patient, et le patient seul qui détient les réponses. Nous pouvons ou non le rendre capable de cerner ce qui est connu ou d’en devenir conscient en l’acceptant.

D.W. Winnicott (1969), p. 232.

 Une difficulté de l’interprétation

Je me réfère ici à la fabrication des interprétations et non aux interprétations en tant que telles. Je suis consterné quand je pense aux changements profonds que j’ai empêchés ou retardés chez des patients […] par mon besoin personnel d’interpréter. Quand nous nous montrons capables d’attendre, le patient parvient alors à comprendre de manière créative, avec un plaisir intense. […] Cette manière d’interpréter de l’analyste, pour être efficace, doit être reliée à la capacité du patient de placer l’analyste en dehors de l’aire des phénomènes subjectifs.

Winnicott, 1969, p. 232

Ces pensées sont-elles compatibles à l’analyse ou la thérapie d’enfant ? D’un Winnicott, dont on sait qu’il fut, aussi, analyste d’enfant, nous sommes en droit de nous interroger sur la portée de ces pensées, dès lors qu’elles rencontrent nos interrogations issues d’une clinique infantile. L’idée est ici de pouvoir s’intéresser à la « fabrication des interprétations » en acceptant de laisser délibérément de côté certains aspects majeurs qui peuvent concerner l’activité interprétative chez l’analyste, à savoir « le choix des mots, les inflexions de la voix et […] le sens de l’humour » (Winnicott, 1971, p. 58) ou encore l’intonation, le style, l’accordage mimo-gestuo-postural, l’intensité du regard, etc.

Sans doute serait-il intéressant de mettre en perspective les modalités interprétatives de l’enfant en thérapie. Peut-on penser, qu’à l’instar du patient adulte en analyse qui peut parfois produire ses propres interprétations vis-à-vis de ses propres contenus associatifs, l’enfant puisse interpréter ? L’enfant est sans doute un interprète de sa vie psychique, et à partir de techniques mises en évidences par Melanie Klein, tel que le jeu et le dessin, tout analyste d’enfant aura déjà maintes fois constaté cela. Mais de ces questions l’enfant n’en a cure. Alors que l’adulte engagé dans une analyse personnelle, et ce, quels que soient les motifs qui ont fondé sa démarche, ou encore sa connaissance culturelle de la psychanalyse, fera cas, à un moment ou à un autre de la question de l’interprétation, l’enfant, pour sa part, ne s’en soucie guère. Il vient en séance, joue, dessine, parle, se raconte et nous raconte sa vie psychique, mais reste bien loin de nos préoccupations d’analyste ou d’analysant. Un enfant ne dira pas, par exemple : « Cette interprétation que vous avez faite ne me satisfait pas vraiment… », mais plutôt il agira, dans le jeu ou la situation relationnelle, une réaction tendant à nous communiquer que nous avons été « à côté ». L’enfant ne se soucie pas de l’interprétation de l’analyste, il la vit. Sans doute que bon nombre d’analysants adultes gagneraient à pouvoir accéder à un rapport analytique à l’égal de l’enfant. Le risque chez l’adulte en analyse étant de commencer à s’intéresser de trop près à cette question. S’intéresser aux interprétations dans un rapport d’après-coup de la séance, au risque d’engager un rapport fétichisé aux propos de l’analyste. L’enfant d’ailleurs ne cherchera pas à savoir, lorsque l’analyste a dit quelque chose, si cela est une intervention, une relance, un soutien ou une interprétation. Mais le thérapeute d’enfant, pour sa part, s’intéresse à la question de l’interprétation dans son activité auprès de l’enfant. C’est sans doute cette motivation qui m’invite ici à tenter ces réflexions.

Dans ma pratique auprès d’enfants, j’ai pu constater que nous ne nous adressions pas toujours aux mêmes endroits, mais encore, que nous ne passions pas toujours par les mêmes chemins pour accéder à l’enfant. Prenons un exemple [1]. Une enfant de quatre ans est en train de jouer, elle est engagée dans un scénario qu’elle élabore au fur et à mesure de son jeu, dans lequel s’animent, peu à peu, les figurines ou autres animaux mis à sa disposition par le thérapeute. Ce dernier peut être un peu distant, ou encore totalement engagé dans le drame intime que déploie l’enfant. Souvent l’enfant l’aide à trouver sa juste place, s’il est trop distant, il recevra une invite de l’enfant, s’il s’engage de trop près l’enfant saura le mettre à distance en accélérant le processus faisant ainsi que l’adulte se retirera un peu du jeu. Au bout d’un certain temps (cela peut être après que plusieurs séances se soient écoulées), l’analyste interviendra auprès de l’enfant…

(…)

[1] Les développements présentés ici concernent essentiellement le travail auprès de jeunes enfants avant l’entrée en période de latence, bien que cela puisse sans doute être valable à d’autres âges.


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Desveaux Jean-Baptiste, « Du jeu de l’enfant au psychanalyste en jeu. Vers une interprétation processuelle », Revue française de psychanalyse, 3/2016 (Vol. 80), p. 765-778.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2016-3-page-765.htm


Résumé

Français

En réfléchissant à la « fabrication des interprétations », l’auteur propose une présentation de différentes modalités d’intervention en thérapie d’enfant. Ceci conduit à proposer l’idée d’une « interprétation processuelle » ou d’une « dialectique interprétative » correspondant à un registre qui se situe entre l’intervention sur le jeu et celle dans le jeu. Jouer, dans la relation analytique avec l’enfant, peut permettre de mobiliser une « identification régressive » chez l’analyste. Cette identification régressive est un processus permettant l’émergence d’une dynamique relationnelle où l’enfant peut ainsi librement utiliser le thérapeute comme un objet non subjectif. Ceci ouvre des voies d’accès pour l’analyste à certains processus psychiques chez l’enfant autrement non accessibles.

Mots-clés

  • Interprétation
  • Psychanalyse d’enfant
  • Jeu
  • Transitionnalité
  • Identification régressive

Deutsch

Vom Spiel des Kindes zum Psychoanalytiker im Spiel Der Autor unterbreitet seine Überlegungen zur „Fabrikation von Deutungen“ und stellt verschiedene Modalitäten der Intervention in der Kindertherapie vor. Er legt die Idee einer „prozessualen Deutung“ oder einer „deutenden Dialektik“ nahe, die er auf einer Ebene zwischen der Intervention über das Spiel und der im Spiel ansiedelt. Das Spielen in der analytischen Beziehung mit dem Kind kann die Mobilisierung einer „regressiven Identifikation“ beim Analytiker ermöglichen. Diese regressive Identifikation ist ein Prozess, der die Entstehung einer Beziehungsdynamik schaffen kann, die es dem Kind ermöglicht, den Therapeuten ungezwungen als ein nicht subjektives Objekt zu benutzen. Dies öffnet dem Analytiker Wege zu sonst nicht zugänglichen psychischen Prozessen beim Kind.

Stichwörter

  • Deutung
  • Kinderanalyse
  • Spiel
  • Übergangsgeschehen
  • Regressive Identifikation

Español

Del juego del niño al psicoanálisis en juego Reflexionando sobre la “fabricación de interpretaciones”, el autor ofrece una presentación de diferentes modalidades de intervención en terapia de niños. Esto lo conduce a proponer la idea de una “interpretación procesal” o de una “dialéctica interpretativa” que se corresponde con un registro situado entre la intervención sobre el juego y en el juego. Jugar, en la relación analítica con el niño, puede permitir movilizar “una identificación regresiva” en el analista. La identificación regresiva es un proceso que posibilita la emergencia de una dinámica relacional en la que el niño podrá entonces utilizar libremente al terapeuta como un objeto no subjetivo. Esto abre vías de acceso para el terapeuta en ciertos procesos psíquicos en el niño, de otra manera no accesibles.

Palabras claves

  • Interpretación
  • Psicoanálisis de niños
  • Juego
  • Transicionalidad
  • Identificación regresiva

Italiano

Dal gioco infantile allo psicoanalista in gioco Riflettendo alla « fabbrica delle interpretazioni », l’autore propone una presentazione di diverse modalità di intervento nella terapia infantile. Cio’ conduce a proporre l’idea di un’ “interpretazione processuale” o di una “dialettica interpretativa” che corrisponde a un registro che si colloca tra l’intervento sul gioco e quello nel gioco. Giocare, nella relazione analitica col bambino, puo’ permettere di mobilitare un’ “identificazione regressiva” nell’analista. Questa identificazione regressiva è un processo che permette l’emergenza di una dinamica relazionale in cui il bambino puo’ cosi’ liberamente utilizzare il terapeuta come un oggetto non soggettivo. Cio’ apre delle vie d’accesso per l’analista a certi processi psichici nel bambino altrimenti non accessibili.

Parole chiave

  • Interpretazione
  • Psicoanalisi infantile
  • Gioco
  • Transizionalità
  • Identificazione regressiva