Colloque: Les enveloppes psychiques. Nouvelle conceptualisation et évolution sociétale (4, 5 et 6 novembre 2021, Besançon) S7 Symposium Dispositif familial et groupal
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Les visites médiatisées dans le cadre de la protection de l’enfance, en tant que situations familiales et institutionnelles, sont génératrices d’un champ dynamique spécifique, mobilisant un travail psychique et relationnel complexe pour les professionnels impliqués. La mise en présence d’enfant(s) et de leurs parents engage, pour le clinicien, une attention psychique soutenue, qui doit favoriser l’émergence de processus d’identificatoires envers les différents acteurs du champ dynamique. Confronté à d’intenses mouvements émotionnels et pulsionnels qui s’expriment, les acteurs du champ peuvent parfois se trouver saturés dans leurs capacités réceptives et contenantes.
Afin de maintenir un contact sensible tant envers l’enfant que le parent, le clinicien doit soutenir des processus d’identifications contradictoires, paradoxales, générant une conflictualité interne pouvant venir fragiliser, voire menacer, les capacités de contenance du professionnel.
Le concept d’enveloppe psychique s’offre ici comme une ressource permettant de soutenir une fonction interne de contenance. Lorsque la fonction contenante est suffisamment établie, elle permet de réguler les effets des proto-émotions et des affects bruts auxquels l’enfant est confronté, et ainsi lui permettre la possibilité d’habiter la relation de manière suffisamment confortable. La prise en considération de gradients d’enveloppement, internes, intersubjectifs, familiaux et institutionnels, ainsi que la mise en œuvre d’interventions non-saturées permettent, qu’au sein de cette situation clinique familiale-et-institutionnelle, se déploient des champs de forces sans menacer l’intégrité subjective de chacun.
Mots clés : identification ; visite médiatisée ; fonction contenante ; champ dynamique ; gradients d’enveloppement
Quelques indicateurs cliniques pour soutenir et préserver les subjectivités de chacun dans le cadre des visites médiatisées (VM)
(notes de travail)
Prérequis théorico-cliniques pour penser ces situations familiales-institutionnelles que sont les visites médiatisées.
Prendre en compte « le champ dynamique » dans la situation familiale-institutionnelle que constitue la VM.
La théorie du « champ dynamique » est une proposition de Madeleine et Willy Baranger « La situación analítica como campo dinámico » (1961) (tr. fr. Rfp, 1985), pour définir, qualifier, la co-construction imaginative en séance, co-observation, co-travail des relations qui se tissent entre les différents acteurs de la situation clinique.
Champ bi-personnel est multi-personnel car des personnages tiers sont convoqués (parents, gd-parents, oncles et tantes, amis…) > accueillir ces personnages comme des acteurs à part entière, afin d’ouvrir à la rêverie, à l’illusion, la co-rêverie, la Co-narrativité.
Engager une possibilité de jeu, ouverture à une zone de partage, un espace potentiel, un champ transitionnel.
Prise en considération des enjeux spatiaux, topographiques, et temporels. La mise en présence des corps.
1) S’identifier à une situation familiale, une tâche paradoxale
Cette pratique de l’accompagnement ou de la médiatisation du lien suppose de pouvoir mobiliser des capacités d’observation, d’attention consciente et d’attention inconsciente (D. Houzel, 2011), mais aussi d’accepter d’intervenir directement dans la relation lorsque cela nous apparaît nécessaire. Cela prend appui sur le postulat que dans les modalités d’intervention auprès de la relation parent-enfant, les effets de rapprochement et de distanciation visant à nous permettre de trouver une « distance relationnelle suffisamment bonne » constituent un modèle identificatoire potentiel pour le parent. Ce modèle identificatoire constitue comme une matrice essentielle pour engager des processus de changement. De la sorte, le parent découvre ainsi, peu à peu, à son tour, sa propre distance relationnelle avec son enfant, et se trouve mieux à même de pouvoir développer sa propre manière d’être et d’être en lien.
Pour le clinicien, cette forme de « double identification » (à l’enfant et à l’adulte) associée aux capacités régressives convoque l’émergence d’un processus d’identification régressive paradoxale lequel suppose de pouvoir s’identifier aux « parties infantiles » du parent et de l’enfant afin que les besoins des deux individus, ensemble, puissent être véritablement rencontrés. Ce même processus est mobilisé chez le parent puisqu’il est mis en situation de devoir s’identifier aux parts infantiles de son enfant, ce qui suppose de régresser à ses propres parts infantiles, et ce, tout en maintenant une capacité de contact avec l’adulte observant.
> Dans le travail du lien parent-enfant : identifications contradictoires, paradoxales.
Besoin d’être à deux cliniciens. S’intéresser à l’infantile du parent, pour le sensibiliser à la disposition actuelle de ses enfants et soutenir un travail d’identification ; et ce, tout en maintenant un travail d’identification à l’enfant.
2) Prendre en compte les écarts culturels, nos positions situées[1], les effets des logiques narcissiques de la subjectivité[2]
Ce travail suppose d’être vigilant à nos idiomes, notre dialecte professionnel. Le lexique courant de la protection de l’enfance (« Le service », « la situation », « Monsieur », « Madame », « mettre en mot », « verbaliser », « VAD », tous les acronymes…) couramment utilisé par les professionnels, a tendance à véhiculer une neutralisation de l’affect, une distance affective qui retire la part subjective de la relation et, à l’extrême, déshumanise la rencontre.
Il est aussi primordial de pouvoir reconnaître la place que revêtent nos attentes, nos repères, nos idéaux soignants, réparateurs. Vigilance à la ferveur thérapeutique, furor sanandi (Freud). Fantasmes de sauver ou réparer l’enfant… Une large part du travail suppose de pourvoir travailler à supporter les échecs, nos limites, nos impuissances. C’est bien souvent par la reconnaissance de nos failles (Winnicott) de nos impuissances éducatives ou thérapeutiques, que le parent pourra authentiquement s’identifier au professionnel, en partageant les écueils et limite propre à toute situation de parentalité.
Enfin, il est important d’être conscient des enjeux de pouvoir contenus dans la situation clinique (aidant-aidé, assistant-assisté…), ces enjeux étant générés par le métacadre même de la rencontre. Les dimensions de contrôle, souvent vécus par les parents comme une exigence de docilité (voire de soumission) sont majorés par la dimension coercitive des mandats judiciaires. Il s’agit d’une forme de parentalité sous contrainte, dont les conditions d’exercice sont imposées par les décisions judiciaires.
3) Recourir à des interventions non-saturées
Les interventions dites non saturées (A. Ferro) sont des interventions qui « ouvrent » plus qu’elles ne « ferment ». Elles n’apportent pas une réponse ni une solution, elles ne sont pas des conseils ou des recommandations, mais elles visent plutôt laisser du jeu, à interroger, à mettre l’autre au travail pour qu’il puisse penser et trouver sa manière d’être, de faire ou de s’exprimer.
Ces interventions non saturées permettent de laisser une place pour la mobilité des sens et des représentations (préserver les subjectivités, éviter la persécution). On retrouve cela dans les conceptions liées au travail d’accompagnement de la symbolisation primaire, par le recours aux signifiants formels (Cf. Anzieu, école lyonnaise).
p. ex. Favoriser des formulations à la troisième personne, usage du conditionnel. S’adresser au parent de manière indirecte en traduisant les conduites ou les propos de l’enfant. Recourir à des formes intermédiaire (3e personne) pour qualifier une situation ou un processus plutôt que de l’assigner à l’un des membres de la situation (« il y de la colère », « ca fait ressentir de la colère » plutôt que « vous êtes… »)
Offrir des opportunités pour faire face aux « absences de répondant » (J.-P. Pinel), pas forcément en offrant un répondant en lieu et place de l’autre, sauf dans les cas nécessaires, mais en permettant à ce que le parent perçoive l’importance de devoir offrir une réponse à l’enfant, leur permettre d’oser percevoir leurs failles, leurs impuissances, et de trouver d’autres voies que celle défensive du retrait psychique, du gel affectif ou des représailles relationnelles.
4) Considérer un méta-champ dynamique, un champ dynamique familial, institutionnel, social.
Porter une attention aux « personnages tiers », les incorporats des identifications, des affiliations, des transmissions familiales.
Enveloppe familiale en appui sur les identifications et les transmissions inter et trans-générationnelles. Les ressources liées à son propre infantile. Prendre en compte l’écologie psychique familiale, et aussi celle institutionnelle.
5) Penser les modalités de présence : proximité, distance suffisamment bonne
Comment être présent, se positionner, se situer dans l’espace, au regard des positions de chacun. Certains parents nous vivrons comme trop présent, envahissant, persécutant si nous sommes situés dans un coin de la pièce, au loin et ils préfèreront que nous soyons avec eux, auprès d’eux, dans une relation proximale. Pour d’autres, ce sera l’inverse et nous pourrons nous éloigner pour leur laisser vivre cette relation avec leur enfant, en notre présence.
Prendre en compte l’espace physique concret, la réalité géographique topographique.
6) Considérer les états de présence : passivité, activité (se manifester, rester discret…)
Certains parents ne supporteront pas notre positionnement de réserve et notre discrétion : « Ben parlez ! vous avez le droit de dire des choses, sinon ça fait bizarre ».
D’autres parents, au contraire, vont se sentir menacés par notre prise de parole et vont tendre à l’effacer, soit en disant quelque chose juste après à l’enfant, soit à contestant l’intérêt de qui vient d’être dit par le professionnel.
Certains vont rechercher des interactions directes avec nous, ou bien ce sont leurs enfants qui s’en chargeront.
Soutenir par notre attention, notre manière d’observer (Mellier), les processus de reconnaissance, de réflexivité, de préoccupation parentale primaire. En observant l’enfant, plus que le parent, témoigner de formes possibles d’être en relation avec l’enfant, de lui prodiguer une attention. Cela permet de soutenir un processus d’identifications croisées entre parents et enfant, réception, identification et qualification des mouvements émotionnels.
Les fonctions de la VM en protection de l’enfance :
– Accueillir (fonction réceptive),
– contenir (les affects et états émotionnels bruts),
– soutenir (soutenir notre présence et la valeur du lien, soutenir les vécus subjectifs de chacun des acteurs, soutenir le moi),
– accompagner (les interactions lors de moments difficiles),
– interpréter (au sens de traduire, décoder, pour faciliter le partage d’affects et les contenus non pensables ou intégrables pour chacun),
– faciliter les transformations psychiques
Bibliographie concernant les théories du champ dynamique
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[1] Standpoint theory en anglais. Cette notion, essentiellement issue des études ethnographiques ou des études de genre, peut se traduire par « point de vue, ou positionnement, situé ». Elle permet d’interroger la place depuis laquelle le sujet produit ses théories, en fonction, entre autres, de son genre, de sa position sociale et culturelle, afin de comprendre comment cette position est susceptible d’influencer voire de façonner la théorie elle-même.
[2] Dans la « logique narcissique » de la subjectivité, où les besoins du sujet sont prévalents, l’utilisation des objets du monde se fait au seul profit de l’alimentation du moi du sujet. La logique narcissique, en faisant fi des besoins de l’objet, tend à effacer à l’autre ses qualités et ses propriétés singulières ou à se les réapproprier à son propre compte, niant ainsi leur origine, leur appartenance et leur histoire. Dans ce cas de figure, le sujet peut aller jusqu’à déposséder autrui en s’appropriant ses contenus mentaux ou affectifs, tel que figurés par le mécanisme d’«introjection extractive » (Bollas, 1987a). Toutes les relations objectales sont vécues suivant une position située qui n’est pas perçue ni prise en compte par le sujet, chaque rencontre ne se conçoit que par la lorgnette monofocale de l’individu. Ici, le monde tourne autour du moi du sujet, et tout ce qui lui arrive est soit à son service, soit vécu comme menaçant et contre lui. À l’extrême, le sujet est auto-centré, n’aspirant qu’à nourrir ses propres besoins. Le sujet se sent alors constamment menacé par l’existence de l’autre, ses qualités et ses besoins sont vécus comme une menace pour l’intégrité de sa subjectivité.