La crainte de l’effondrement climatique. Explorations des angoisses écologiques et leurs incidences sur la psyché individuelle

Paru dans la revue Le Coq-héron n°242, septembre 2020

Depuis quelques années, une nouvelle forme d’angoisse est apparue au sein des manifestations cliniques ordinaires chez certaines personnes : la crainte d’un effondrement climatique ou d’un effondrement du monde. Cette crainte, qui se situe entre la peur et l’angoisse, s’exprime par un sentiment de perte de confiance envers l’environnement écologique et peut trouver écho pour le sujet dans la crainte de se retrouver désemparé, saisi par un état de détresse agissant de manière lancinante. Je propose ici d’explorer les formes de manifestations de cette crainte que l’on retrouve parfois sous les termes d’« éco-anxiété » ou de « solastalgie » dans la littérature spécialisée[1].

Contexte sociétal et écologique

Nombre d’adolescents et jeunes adultes ne croient plus en la perpétuation possible des générations après eux, ou pour le moins, considèrent que leur existence sera précocement et radicalement confrontée à des souffrances issues des bouleversements climatiques. De savoir si ces changements climatiques auront lieu n’est plus une question à se poser, étant donné qu’ils sont déjà en cours, et ce, depuis de plusieurs années déjà[2]. Ces modifications climatiques et environnementales, bien que connues depuis les années 70[3], n’ont pas été enrayées, et prennent désormais la forme de crises ou de catastrophes. Lorsque nous évoquons une catastrophe, il nous faut envisager non pas un événement unique et isolé qui engendrerait le déclin de l’humanité, mais une série d’événements, se développant par vagues successives et de plus en plus fréquentes, et dont chacune accélère la dégradation des conditions de vie pour les humains sur la planète. Ces vagues trouvent pour origine le réchauffement climatique à une échelle planétaire engendrant des bouleversements polymorphes qui transforment l’ensemble de l’écosystème végétal et animal[4].  Le vivant tout entier est menacé, et l’humanité apparaît tant comme un facteur concourant à cette menace que comme l’objet de celle-ci. L’origine anthropique de ces bouleversements induit un légitime sentiment de responsabilité chez certains sujets, parfois de culpabilité ; par ailleurs les générations millenials et Gen Z[5] demandent à ce que leurs aînés rendent des comptes, étant donné que leurs activités n’ont pas eu le temps de générer des conséquences sur le changement climatique.

Extraits

[…]

L’une des défenses communément retrouvée pour faire face aux éco-angoisses est la temporisation par la projection des conséquences dans un avenir très lointain, le sujet considérant que son existence individuelle ne sera pas directement concernée par la catastrophe climatique. Un autre mouvement défensif bien identifié est celui qui consiste à produire un tropisme événementiel pour réduire la représentation à une catastrophe brève, intense et isolée, à la suite de laquelle le monde basculerait dans un régime postapocalyptique. Ces visions sont parfois favorisées par certains postulats de la collapsologie qui peuvent induire une perception chargée de catastrophisme. Or, les bouleversements de l’écosystème agissent suivant des progressions multiples, lesquelles sont inconstantes et non isolées. Si l’imaginaire cinématographique propose souvent d’alimenter ces visions réductrices et simplificatrices, il nous faut plutôt imaginer une série d’évènements, dont certains seront des non-événements (phénomènes à peine perceptibles par la psyché humaine) et qui vont contribuer à durablement altérer nos capacités à vivre. Chaleur, pandémies, invasion de parasites, incendies gigantesques, seront autant de formes que pourront prendre ces bouleversements de l’écosystème.

[…]

Ces angoisses ne peuvent être associées à des situations déjà vécues, à des expériences subjectives conscientes ou inconscientes, il s’agit là d’une de leurs spécificités. C’est une crainte sans objet, ou plutôt, dont l’objet n’est pas clairement identifié. Ces angoisses concernent nos « relations d’objet environnementales » et convoquent ainsi des représentations qui peinent à être contenues et identifiées par la psyché individuelle.

[…]

Cette peur du déclin de l’espèce humaine renvoie à la crainte de ne pas laisser de trace de son existence. La vie est alors au risque de perdre tout sens, l’expérience vécue par le sujet est remise en question puisqu’elle n’est plus assurée de trouver de destin, et les repères temporels sont eux aussi concernés engageant un délitement de la représentation du futur. Cette angoisse d’anticipation pourrait être nommée angoisse adestinale, celle de vivre sans futur, de ne pas avoir d’avenir. Elle est une angoisse ontologique, existentielle, qui ne touche pas seulement le moi du sujet mais son self, son sentiment d’exister. Ces craintes d’un effondrement climatique induisent unealtération du sentiment d’envisager l’existence pouvant faire bifurquer les trajectoires de vie. L’investissement libidinal de la vie, la sienne ou celle des autres, qui se voit assignée à une fin prématurée, se trouve modifié, générant une remise en jeu de l’ensemble des investissements objectaux.

Lire la suite sur Cairn.info

Plan

  • Contexte sociétal et écologique
  • Incidences: entre mobilisation et abattement
  • Reconnaître et accueillir les éco-angoisses en séance
  • Une catastrophe située entre dedans et dehors
  • Un effondrement à la temporalité incertaine
  • Des angoisses informes qui nous viennent du futur
  • Conséquences sur la psyché individuelle
  • Conséquences sur nos paradigmes théoriques

[1] Pour une revue de la littérature sur la question voir : Galway, L. P., Beery, T., Jones-Casey, K., & Tasala, K. (2019) « Mapping the solastalgia literature: A scoping review study ». International journal of environmental research and public health, 16(15), 2662. doi:10.3390/ijerph16152662

[2] Voir les rapports réguliers du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), https://www.ipcc.ch/

[3] Le rapport Meadows fut un des premiers à attirer l’attention sur ces enjeux : D. H. Meadows, J. Randers, D. Meadow, Limits To Growth (1972), Chelsea Green Publishing.

[4] Engendrant ou favorisant : pandémies, catastrophes naturelles, augmentation de la température de l’atmosphère, montée des eaux du fait la fonte de la calotte glacière, etc.

[5] Catégories sociologiques identifiant les générations nées à entre les années 1980 à la fin des années 1990 (millenials ou Gen Y) et celles nées après 1995 (Gen Z).  


Résumé : Cet article propose d’explorer les craintes d’un effondrement climatique dont les manifestations s’expriment parfois lors des séances analytiques. L’éco-anxiété peut trouver différents destins, tels la colère, l’abattement, le déni ou encore la perte de capacité à se projeter dans l’avenir. S’agissant d’un processus qui n’a pas encore eu lieu, cet effondrement confronte le sujet à la difficulté de se le représenter. La crise que la perspective de cet effondrement provoque est aussi l’occasion de réinterroger certains paradigmes psychanalytiques, afin de considérer les enjeux spécifiques à l’environnement global du sujet.

Mots clés : crainte de l’effondrement, effondrement climatique, crise climatique, angoisse, éco-anxiété, angoisse environnementale, désespoir existentiel, éco-psychanalyse, psychanalyse.