La défense normopathique

La défense normopathique ou la tendance normopathique utilisée comme défense

« Quand « ça roule », que nous nous mettons à écouter le matériel associatif comme s’il était proféré par un analysant adulte dans sa phase la plus névrotique, il faut se méfier que des aspects essentiels du matériel ne soient pas oblitérés à cause du clivage, ou alors admettre sciemment de se faire rouler. »

Ladame, 1992

              Depuis quelque temps, dans ma pratique clinique auprès d’adolescents, j’ai pu relever cette sensation récurrente de ne pas entrer totalement en contact avec certains de mes jeunes patients. Il s’agit d’adolescents qui, selon les adultes qui s’en occupent (familles, éducateurs) présentent des symptômes majeurs de souffrance psychique, mais qui pour autant, si l’on écoute leur discours, vont plutôt bien et sont dépris d’angoisse ou de mouvements dépressifs.

              Soigner des adolescents qui « vont bien » peut paraître une étrange pratique, sauf à considérer que nous constatons des manifestations symptomatiques invalidantes, sans pour autant que cela ne semble troubler le cours de leur existence. Ces adolescents « vont bien » et sans doute que tous autant que nous sommes, nous en venons à halluciner pour eux, des troubles psychopathologiques tels que des conduites antisociales, des névroses graves ou des aménagements limites de la personnalité. Ils ne souffrent pas, au sens où cela peut se constater habituellement, sans pour autant avoir procédé à des aménagements pervers à proprement parler.

              Habitué à la pratique infanto-juvénile, la rencontre avec des adolescents continue pour moi d’être une découverte. Concernant les enfants, la demande de soin suppose de savoir considérer, autant l’adulte (parent ou éducateur) qui la porte, que l’enfant qui nous est présenté, afin de déterminer si l’enfant souffre d’autre chose que des troubles de l’adulte qui s’en occupe. En fonction, nous proposerons un soin individuel ou familial, et le cas échant, l’enfant est le plus souvent assez à même de pouvoir tirer profit de la proposition d’une démarche psychothérapique.

              Contrairement à la façon dont nous pourrions pratiquer avec des enfants plus jeunes, il serait de peu de recours de chercher à savoir si, à l’origine, ce fut l’enfant ou le parent qui était malade, car dans les deux cas, c’est désormais l’enfant devenu adolescent qui en porte les stigmates. Les troubles sont alors si importants que plutôt que de chercher à soigner les parents, nous serions désormais tentés de proposer un placement, afin de soulager momentanément chacun des membres de la famille. Nous savons aussi que les soins risquent d’être de longue haleine et que pendant le temps que la thérapie nécessitera chacun continuera à agir sur l’autre. Certaines thérapies sont d’ailleurs peine perdue, tant que chacun n’est pas préservé des troubles des autres membres de sa famille, et dans ce cas, le mieux que nous puissions faire, c’est tenter d’aménager certaines défenses chez l’adolescent afin qu’il puisse faire face au mieux à ce que son environnement lui impose. Parfois, il semble que cela puisse lui servir plus tard, une fois qu’il aura pu devenir indépendant et vivre dans son propre foyer.

Des troubles infantiles restés en suspens

              En ce qui concerne les adolescents, les choses sont bien moins claires, parfois les parents auront déjà démissionné, étant arrivés au point où ils ne croient plus que l’on puisse leur venir en aide. Peut-être que cela correspond au moment où l’adolescent lui-même ne croit plus pouvoir être aidé, soit que cette possibilité d’une aide arrive trop tard, soit qu’ils auront déjà fait l’expérience répétée d’aller chercher du secours et que cela n’aura pas porté ses fruits. Il est sans doute important de préciser que l’institution dans laquelle je travaille s’occupe d’adolescents qui, d’une manière générale font partie de ces deux cas et que pour bon nombre d’entre eux, il semble s’être passé trop de temps ou trop d’échecs de soin pour que parent ou enfant conservent en eux l’espoir d’un secours possible. Quoi qu’il en soit, nous pouvons considérer que la démarche est rendue plus complexe par un effet de pourrissement de la situation clinique. Cela n’est sans doute pas anodin dans ce que je souhaite étudier, à savoir que la relation clinique sera teintée des effets de ce pourrissement, avec l’enkystement de bénéfices secondaires ou d’aménagements pervers nécessaires afin de pouvoir supporter la souffrance non soignée[2]. Parler de pourrissement ici est plus approprié que de détérioration, car il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une simple dégradation mais d’une altération invalidante des processus psychiques, générant par endroits, une destruction de certaines potentialités, une nécrose des contenus (« stase de la libido », S. Freud, 1914) et à d’autres, une production de réactions visant à lutter contre la maladie.

              Pour dire les choses autrement, nous pourrions considérer que les troubles dont souffrent ces adolescents ne s’originent pas dans un processus morbide adolescent, mais sont bien ceux de vécus infantiles qui n’ont pu trouver de réponse satisfaisante à l’époque de leur genèse. Il s’agit d’enfants qui ont été malades et qui n’ont pas été soignés, ou bien dont les tentatives de soin n’ont pas été satisfaisantes. Un des effets de cette attente, entre le moment du déclenchement des troubles et la proposition d’un soin, se rencontre dans une modification structurelle et processuelle des capacités de mobilisation dynamique des contenus psychiques.

              Heureusement, si l’on peut s’exprimer ainsi, les troubles se sont constitués tardivement du point de vue du développement et ces enfants étaient déjà des êtres suffisamment constitués, ils ont ainsi eu le temps de développer un sentiment d’individuation et souvent, de se constituer les bases d’une identité. Ce n’est que secondairement que les troubles sont apparus. Parfois, les troubles furent plus précoces ou furent insuffisamment soignés — souvent par des tentatives d’auto-guérison ne requérant pas l’intervention d’un thérapeute. Il s’agit alors d’adolescents qui présentent des traits autistiques ou psychotiques majeurs, sans pour autant que nous ne puissions considérer que l’autisme ou la psychose constitue chez eux un diagnostic véritable. Les adolescents auxquels nous ferons référence ici, appartiennent à ce qui a été classifié comme les pathologies limites (R. Misès).

Distorsion des perceptions du moi

              Ces adolescents arrivent ainsi sans grand espoir que l’on puisse faire quelque chose pour eux et la majeure partie de notre travail sera de pouvoir les amener à retrouver espoir dans la capacité d’être aidé, ceci devant passer par un travail de requalification de leurs expériences vécues, afin qu’ils puissent reprendre contact avec les aspects pathologiques de leur fonctionnement psychique. La principale difficulté est qu’ils ont dû traverser de longues périodes, durant lesquelles ils ont dû faire face à leurs difficultés en étant seuls. Ils ont alors dû recourir à des solutions internes qu’ils ne sont pas prêts à abandonner si facilement[3]. Cette confiance minimale qu’il faut établir, ne concerne pas seulement le thérapeute, car ce qui a été déçu est la capacité même de pouvoir être aidé par qui que ce soit. Ils n’ont confiance, ni dans leurs amis, ni dans leurs parents, ni dans quelque adulte que ce soit. Ils sont seuls pour faire face à eux-mêmes et l’idée même de pouvoir rencontrer quelqu’un de fiable et d’attentionné leur est souvent insupportable, cela heurtant leurs espoirs déçus antérieurs. Cela ne modifie pas uniquement leurs relations aux autres, mais altère leur relation avec eux-mêmes en tant qu’objet (C. Bollas, 1987). Ils se perçoivent au travers d’un filtre de la déception, ce qui défléchit leurs capacités d’insight et leur perception du moi. Ils recourent à une forme d’idéalisation interne de leur moi suivant une conception où ils ne souffriraient pas et « tout irait bien ». Le recours à cette auto-perception idéalisée semble s’originer dans des traces inconscientes correspondant à des vécus infantiles à l’époque où le monde était alors supportable. Cliniquement, il y a un risque élevé de concevoir cela comme une figure du déni où encore tel un entêtement caractériel dans lequel l’enfant refuserait sciemment de « voir la réalité en face ». Leur réalité interne est elle-même troublée. Ainsi, lorsque les adultes s’escriment à « faire des retours » à ces adolescents sur ce qu’ils agissent (verbalement, comportementalement…) ces derniers ne semblent pas se sentir concernés, comme si l’adulte leur parlait de quelqu’un d’autre. Toute tentative éducative, visant à « lui faire prendre conscience de ses actes » n’est alors d’aucun effet et l’adulte peut percevoir cela dans le sentiment qu’il éprouvera que l’adolescent est convaincu qu’il n’y est pour rien et que toute parole qui lui est adressée vient convoquer un lieu extérieur à lui-même.

            Ainsi, ces adolescents perdent le contact avec eux-mêmes sans en avoir vraiment conscience. Le contact avec leurs propres sensations internes est altéré à un point tel qu’ils ont la sensation d’être en contact avec eux-mêmes et que le praticien qui les rencontre, peut parfois se faire leurrer quant à leur pseudo-capacité à pouvoir se connaître eux-mêmes. Ils développent en effet des capacités introspectives qui semblent être profondes, mais la profondeur à laquelle ils ont accès est une forme d’enclos constitué secondairement. Le moi est comme encapsulé par une seconde peau qui les protège de toute prise de contact avec leur monde interne authentique. La figure de l’enclos, de la bulle, de la carapace ou de la seconde peau n’est pas la plus juste, car il ne s’agit pas de quelque enveloppement hermétique d’un vrai self, protégé par l’enveloppe du faux self, ce qui est altéré c’est la capacité à communiquer entre ces deux parties dissociées du self. Plus précisément, c’est la nature et la qualité de la communication entre ces deux self qui est altérée, comme corrompue. Il ne s’agit pas seulement d’une reconstruction secondaire qui voile la constitution identitaire — en ce sens, il ne s’agit sans doute pas seulement du self — mais d’une dénaturation des voies de communication avec soi-même en tant qu’objet. Ces adolescents donnent l’illusion de se connaître vraiment bien, ils parlent d’eux, de leurs comportements et expliquent avec une causalité déconcertante les motifs de leurs conduites. Mais rapidement, nous nous apercevons que cette construction du discours sur soi apparaît comme une organisation défensive généralisée, les protégeant d’une prise de contact avec eux-mêmes. Souvent ils refusent que le thérapeute intervienne, car toute reformulation, modifiant même de façon très légère leur construction, met en péril tout l’édifice. Pour le praticien, cette première sensation qu’il s’agit là d’une organisation défensive soutenue par le discours chez l’individu apparaît à la première écoute, mais plus le temps passe et plus nous nous trouvons confronté à quelque chose de bien plus complexe qu’une défense construite secondairement.

  • Cela ne s’appuie pas uniquement sur le discours, l’adolescent ne dit pas être cela, il est ce qu’il dit être, en ce sens, cela est authentique (il dit ce qu’il est),
  • L’adolescent a la sensation de communiquer avec lui-même : il fait un effort en mobilisant toutes ses capacités pour être au plus près de ce qu’il ressent,
  • Le contenu du discours est offert d’emblée, comme trop facilement, comme si l’adolescent n’avait aucune part de lui à cacher (pas de gène, pas de refoulement),
  • Le discours ne rend compte d’aucun élément traduisant une vie fantasmatique, on note une carence de l’imaginaire (si des rêves peuvent être racontés, il n’y a pas d’accès à la rêverie[4]),
  • Certains adolescents semblent étrangement familiers au dispositif psychothérapique et à ses exigences (ils acceptent le cadre sans interrogation et semblent trop dociles).

            Le paradoxe est que l’adolescent est véritablement en contact avec lui-même, à la différence que nous pouvons ressentir une forme de dissonance affective entre ce qu’il dit ressentir et ce que nous ressentons de ce qu’il ressent. La perception de cette sensation ne s’éprouve que contre-transférentiellement, à tel point qu’il est impossible de rendre le processus représentable par des mots, il est donc impossible d’en transmettre verbalement quelque chose au patient. Toute intervention visant à rendre représentable le contenu affectif que nous ressentons, agira à la façon d’une perception étrangère et aura comme destin soit d’être rejetée, soit d’être acceptée sans autre intermédiaire possible. Le rejet s’explique par la sensation chez le patient que le thérapeute n’y comprend rien qu’il « déraille », l’acceptation de son côté, provient de la sensation que le thérapeute est doué de capacités télépathiques, suivant la conception de la pensée magique, l’adolescent aura l’impression que le thérapeute sait tout de lui, le « tout » incluant des choses que l’adolescent même ignore de lui.

            S’il n’accepte pas facilement que le thérapeute module les causalités formulées, l’adolescent les module lui-même (en ce sens la maîtrise semble centrale). On pourrait ici considérer que l’adolescent est seul en séance et bien qu’il ait conscience que le thérapeute existe, il lui refuse toute possibilité d’exister subjectivement. L’adolescent sait qu’en engageant une démarche psychothérapique, il risque de se rencontrer : il accepte en effet de se rencontrer en maîtrisant tous les enjeux de la rencontre, refusant dès lors l’existence d’une position subjective tierce le concernant. Il se parle à lui-même, se dévoile à lui-même, tente de s’auto-saisir, il s’essaye à se rencontrer en présence de l’autre, tout en refusant à cet autre une position d’existence subjective. Le thérapeute est ainsi rabattu à une condition de passivité, se rencontrer n’est acceptable qu’à cette condition. Le thérapeute n’a dans un premier temps pas d’autre fonction possible que d’être le témoin muet et impuissant d’une subjectivité en peine à se déployer. Ce mouvement liminaire de fixité et d’isolation dans le processus intersubjectif de la rencontre clinique, traduit pour l’adolescent le besoin de s’auto-percevoir sans autre forme de jeu ou de liberté. Il s’agit d’une auto-perception sous le joug de l’emprise, se saisir tout en se dérobant à l’autre, se saisir sans que l’autre ne puisse avoir de prise sur soi. Ce n’est qu’une fois que ce processus aura été suffisamment bien installé, que l’adolescent acceptera la présence subjective du thérapeute. On peut considérer qu’ici, l’adolescent vise à renforcer ses défenses, s’assurant que rien de ce qui sera amené à se passer à l’avenir ne pourra être hors de son contrôle. Absent de toute liberté en lui-même, il contrôle son avenir, en figeant de façon mortifère le présent et le passé. Il s’agit que rien ne puisse lui échapper, car l’angoisse sous-jacente de voir se déployer une perception nouvelle de soi, menace la cohésion du moi. A cette période de l’existence où la construction identitaire est fragilisée par le processus de croissance, la possibilité de toute nouvelle perception de soi est vécue comme un risque de désorganisation. La menace concerne le processus d’intégration et dans les cas les plus graves cela menace le processus d’individuation. En ce sens, le sentiment de cohésion du moi est fragilisé à un point tel, que toute mobilité des processus confronte à la « crainte de devenir fou », suivant l’axiome winnicottien proposant que « si l’on a peur de la folie, c’est que la folie a déjà été expérimentée » (1965 p. 223).

            L’ensemble de ce qui vient d’être présenté, répond aux logiques du travail du négatif (A. Green) et ne se figure pas en tant que tel dans la relation clinique, même si certains indices nous mettront sur la voie. Je propose, sous une forme nécessitant une certaine simplification, de présenter certains de ces indices de tentative de communication entre le vrai self et le faux self, ou pour le dire autrement, des tentatives de manifestations des éléments psychiquement isolés, tels des frayages dans l’organisation pathologique, tentant de lutter face aux altérations des capacités auto-perceptives.

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Desveaux Jean-Baptiste, « La défense normopathique ou la tendance normopathique utilisée comme défense »,
Journal de la psychanalyse de l’enfant, 2012/2 Vol. 2, p. 599-624.

http://www.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2012-2-page-599.htm


Résumé

A partir de clinique adolescente, l’auteur présente la notion de tendance normopathique. Les grandes lignes en sont une altération du processus d’intégration, troublant les capacités d’auto-perception du moi, du fait du surinvestissement des processus de pensée, dissociés de leur valence affective. Est abordé comment l’altération des perceptions de ses processus de perception des pensées limite les capacités de relation à son self en tant qu’objet. Cette tendance normopathique, lorsqu’elle est organisée en une défense structurée, dite défense normopathique, clôt le fonctionnement de l’individu afin de le préserver de la crainte de la folie.

Mots clés

Adolescence – Défense normopathique – Tendance normopathique – Tendance antisociale – Intégration – Perception – Self

The Normopathic defence or the normopathic tendency used as a defence

Summary

From clinical material with adolescents, the author introduces the notion of normopathic tendency. In general terms, this involves an alteration of the process of integration, which disturbs the self-perception of the ego because of an over-cathexis of the thinking processes, dissociated from their affective valencies. The author then approaches how the alteration of the perception of one’s processes of perceiving thoughts limits the capacities of relating to the self as an object. This normopathic tendency, when it is organized as a structured defence mechanism, called normopathic defence, closes off the functioning of the individual to preserve him from the fear of madness.

Key-Words

Adolescence – Normopathic defence – Normopathic tendency – Antisocial tendency – Integration – Perception – Self