Penser le soin des adolescents en institution à partir des apports de Winnicott

Winnicott est à mon avis le seul, avec Bion et Searles, peut-être, à avoir pris la mesure de l’ampleur du problème, pour l’analyste, de ces cures [de patients non-névrotiques]: d’abord survivre, ensuite être utilisé pour ses carences, être là, s’engager, s’impliquer, imaginer le plus improbable, le plus irrationnel, se tromper plus ou moins lourdement et accepter de le reconnaître, être vampirisé, anéanti, éprouver dans toutes ses dimensions l’effort de l’autre pour vous rendre fou (Searles), accepter d’être délogé du cadre, piétiné dans son narcissisme, stagner dans les marais impraticables, se sentir impuissant et parfois aussi, il faut le dire, savoir capituler. Pour tenir devant ces défis, il est nécessaire de se familiariser avec sa propre folie privée. (A. Green, 1994, p. 1123).

Si l’enfant est en analyse, il faut que l’analyste permette au poids du transfert de se développer en dehors de l’analyse, sinon il faut qu’il s’attende à voir la tendance antisociale se développer à plein dans la situation analytique et se prépare à en supporter le choc. (D.W. Winnicott, 1956c, p.302).

INVESTIR UN SOIN, UNE PLONGÉE EN EAUX TROUBLES

La clinique des « adolescents limites » ou « non-névrotiques » nous convoque parfois dans des situations dites « limites » ou « extrêmes » du soin psychique (R. Roussillon). Ces adolescents nous confrontent aux impasses de la pensée, ils nous mettent en difficulté à les accompagner ou les soigner ; soit ils ne demandent rien, et il faut alors déployer une créativité et un désir de soin « pour deux », soit la relation s’instaure suffisamment, et alors, il faut pouvoir supporter les effets de la ferveur transférentielle, si l’on ne veut pas se retrouver à « délirer à deux ». À partir d’une pratique de psychologue clinicien en Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP), je souhaite ici interroger les enjeux transférentiels dans lesquels nous sommes parfois conduits, par les effets d’une clinique vive, où la violence n’est jamais bien loin et où la question du minimum prend souvent le dessus sur celle de l’optimum. Si dans les temps premiers de la psychanalyse on pensait que ces individus n’étaient pas des patients « bons à être analysés », nous savons désormais depuis Winnicott que d’autres perspectives sont possibles, même si celles-ci ne verront le jour qu’après que nous aurons pu trouver pour l’adolescent un statut d’objet subjectif, stade qui requiert (selon Winnicott) d’avoir pu survivre à l’exercice d’une vive destructivité. Mais pour pouvoir exister comme objet subjectif, pour être reconnu comme personne par ces adolescents, cela requiert d’avoir été investi, et pour autant, ces adolescents ne semblent pouvoir nous investir qu’après avoir expérimenté l’usage de leur destructivité envers nous. Voici comment Winnicott (1969) déploie le « paradoxe de la destructivité » (Roussillon, 1991) permettant de faire usage de l’autre : pour exister il faut avoir été (subjectivement) détruit. Cela n’est en fin de compte qu’une autre façon de reprendre les apports de Freud sur « La négation », lorsqu’en 1925, il postule que pour le nourrisson, le jugement d’attribution précède le jugement d’existence. Qu’il s’agisse du procès permettant de produire un jugement d’attribution ou celui permettant d’accéder à l’usage de l’objet, tout nous invite à prendre en compte la notion de « l’investissement ». Je crois que l’idée que ces patients auraient besoin d’exercer une destructivité n’est en effet pas tant première que seconde. La rencontre avec l’autre suppose qu’un investissement minimum puisse avoir lieu préalablement au déploiement de leur travail pour nous construire en tant que personne (travail qui suppose la mise en œuvre d’une telle destructivité). La destructivité qui doit suivre n’est en définitive qu’une des évolutions du processus d’investissement, lequel processus s’engage le plus souvent suivant des voies plus douces, à condition que l’analyste soit à même d’en supporter ou pour le moins d’en accepter les enjeux. Pour que ces adolescents investissent le soin, leur analyste et, in fine, leur propre vie psychique, il leur faut faire l’expérience d’être suffisamment investi par l’analyste en question. Du côté de l’analyste si l’investissement du patient est censé être considéré comme allant de soi, reste qu’il n’est jamais évident d’investir une personne qui refuse de l’être. La signification première du terme « investir » qui relève du registre militaire renvoie étymologiquement à l’idée de « prendre possession, assiéger, attaquer, prendre place », le terme freudien de Besetzen signifiant « occuper militairement »[1]. Une autre de ses significations est « doter quelqu’un d’un pouvoir ou d’une certaine capacité ». Investir reviendrait à « prendre place » en l’autre au risque de s’y rendre à la place de l’autre. Comment ces adolescents peuvent-ils accepter, ou pour le moins comprendre, l’idée que nous puissions investir le lieu de leur espace psychique, leur monde interne, leurs souvenirs et leur passé, leur vie émotionnelle, sans ressentir un vécu « d’intrusion », « d’empiètement », « d’envahissement »[2]. À bien y penser, ils ont sans doute raison de se méfier des « psy » ! Dans la droite ligne des conceptions de Winnicott, René Roussillon évoque qu’ : « Investissement de l’autre et investissement de soi ne sont pas antagonistes, ils vont alors de pair, narcissisme et objectalité ne sont pas différentiables » (2012, p. 112). Dans le champ du soin, l’investissement est un processus réciproque et le jeune patient aura aussi en charge d’investir l’analyste, de prendre place en lui, d’investir, d’envahir son espace interne. Mais sans doute que nous n’avons pas toujours envie d’être envahi par l’autre, nous ne sommes pas toujours totalement disposés à ce qu’ils s’invitent dans notre espace interne et viennent à occuper une partie de notre esprit (et ce, bien au delà des seuls temps alloués aux séances avec eux). Il semble que les résistances de l’analyste, de se voir investi par l’adolescent, puissent participer des impasses du soin, ou du moins des impasses de la fondation d’une alliance thérapeutique minimale (Houzel, 1986 ; Bollas, 1998). Car si cet aspect est perçu transférentiellement par l’adolescent, cela le confronte à un vécu insupportable, mobilisant une envie de rétorsion destructrice[3]. Dans le champ psychothérapique, l’investissement possède cette autre qualité d’être un « processus auto », un « processus réflexif » (Roussillon) et un des objectifs sera de permettre à l’adolescent qu’il en vienne à s’investir lui-même, à investir son propre espace interne, son fonctionnement psychique (émotionnel et mental). L’adolescent, exproprié de son propre corps par les transformations pubertaires, fait tout pour que nous le laissions tranquille, reclus dans son monde qu’il souhaiterait isolé et immuable, il ne souhaite pas que nous venions l’en déloger. La menace extérieure que représente alors notre intérêt pour eux vient répéter la menace intérieure ressentie par les assauts de la poussée pubertaire. De notre côté, nous nourrissons parfois ce secret espoir de l’aider à aller mieux, mais nos « efforts pour rendre l’autre sain » heurtent directement ceux de l’adolescent qui cherche, dans une tentative d’appropriation, à figer son processus de croissance. Winnicott (1962a) proposera ici que seul le temps permet de résoudre l’adolescence, et que lorsqu’il n’y a pas de troubles particuliers, le mieux que nous puissions faire est de les laisser tranquilles.

Avec des adolescents souffrant de carences ou de traumatismes relationnels précoces (E. Bonneville, 2010), de pathologies limites (R. Misès, 1990), l’investissement, du point de vue du thérapeute, suppose de pouvoir dépasser les limites premières auxquelles ils nous confrontent, faute de quoi, nous aurons tôt fait de les considérer comme inaptes à la psychothérapie. Comme nous venons de le souligner, cette place forte qu’il s’agit d’investir est aussi celle d’un monde interne qui souhaite rester à l’écart, préservé du monde extérieur. Une spécificité des pathologies limites, du fait de carences des assises narcissiques-identitaires, est de s’organiser autour d’une défense construite sur une position phobique centrale[4] et où chaque intrusion ressentie mobilise une attaque en retour (le plus souvent exprimée par un recours à l’acte). Ces défenses contre l’intrusion ou l’empiètement ressentis vont former le terreau de la destructivité décrite par Winnicott. Il faut le plus souvent que l’analyste réussisse à accepter de ne rien faire, au sens de ne pas réagir, afin de permettre qu’émerge, tranquillement, à l’égard de la sollicitude réciproquement mobilisée par les deux acteurs, un état statut quo. « Il est important que quelqu’un se trouve là, que quelqu’un soit présent sans pourtant rien exiger [without making demands] » (Winnicott, 1958a, p. 331). Être présent et disponible psychiquement sans ne rien souhaiter, sans rien attendre, permet peu à peu à l’adolescent d’être tranquillisé par notre passivité, rassuré par notre impuissance, et c’est ainsi qu’il pourra peu à peu supporter notre présence, puis reconnaître notre existence subjective. J’ai souvent été surpris de constater qu’une fois passée cette phase liminaire où se neutralisent les préconceptions de chacun, l’adolescent peut alors en venir à mobiliser un intérêt sur notre fonction, notre personne et sur le dispositif de soin. Certains viennent parfois « me voir » en prétextant : « vous devez vous ennuyer, je viens vous occuper, vous tenir compagnie », témoignant ainsi de leur propre sentiment de solitude, d’isolement ou de délaissement. À l’inverse, lorsque l’investissement est installé, co-construit, il faudra alors en supporter les effets, accepter cette plongée mutuelle en eaux troubles, accepter d’être tenu de supporter cette relation dont les aléas et la durée ne nous sont jamais connus de prime abord. Ce processus d’investissement requiert alors que le thérapeute puisse prendre appui sur d’autres ressources que celles disponibles dans le contrat initial de la psychothérapie, par des ressources qui sont aussi bien internes (lectures, formation, analyse personnelle, investissements libidinaux antérieurs, modalités de déploiement de nos relations d’objets) qu’externe (supervision, groupes de formation, collègues et pluridisciplinarité lorsque l’on travaille en institution, etc.). Le recours à de telles ressources, permet une forme de soutien de nos propres capacités de portage du cadre du soin, un holding du holding comme cela se déploie au sein de toute communauté (famille, institution éducative, de soin, etc.).

(…)

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Desveaux Jean-Baptiste, « Penser le soin des adolescents en institution à partir des apports de Winnicott », Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1/2016 (Vol. 6), p. 131-166.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2016-1-page-131.htm


Plan de l’article

  1. Investir un soin, une plongée en eaux troubles
    1. L’alliance thérapeutique : la fondation d’un ensemble individu-environnement
  2. Des soins maternels aux soins psychiques : passage du modèle du care au cure
    1. L’analyste, une mère suffisamment bonne ?
    2. La « préoccupation soignante primaire » en question
    3. Une nécessaire « identification régressive »
    4. Le holding dans le soin, une fonction bi-parentale
    5. Un portage à plusieurs : vers une parentalité interne familiale et sociale
    6. Une dépendance partagée
    7. Vers une préoccupation suffisamment tempérée
    8. Le handling dans le soin ou la conduite du traitement
    9. Object presenting et interprétations : une ouverture au monde extérieur
  3. Conclusion : soigner le cadre, cadrer le soin

Résumé

Cet article propose de prendre appui sur les apports théoriques de D. W. Winnicott pour penser le soin psychique auprès d’adolescents borderline accueillis en établissements médico-sociaux. En déployant un modèle psychothérapique basé sur l’expérience des liens précoces parent-nourrisson et les fonctions mobilisées dans les soins maternels, Winnicott a introduit un parallèle singulier avec les fonctions propres à la psychothérapie, s’éloignant parfois des enjeux strictement psychanalytiques. Des concepts tels que le holding, le handling et l’object presenting, déployés pour décrire les soins maternels, nous apparaissent ainsi être des analyseurs féconds pour penser le soin psychothérapique. À partir de réflexions sur les notions d’alliance thérapeutiques et de l’investissement dans le soin, cet écrit tend à mettre en avant l’idée de certaines fonctions spécifiques aux soins d’adolescents carencés au travers de ces quelques notions winnicottiennes.

Mots-clés : Winnicott – préoccupation soignante primaire – investissement – alliance thérapeutique – cadre – dispositif – adolescent – psychothérapie

Summary

Starting from the theoretical contributions of D. W. Winnicott, this article proposes to think the psychic care with deprived borderline adolescents in medico-social institutions. By deploying a psychotherapeutic model, based on the experience of early parent-infant relationships and functions mobilized in maternal care, Winnicott has introduced a remarkable parallel with the psychotherapy functions, sometimes away from strictly psychoanalytic issues. Concepts such as the « holding », the « handling » and the « object presenting », made to describe maternal care, appear to be good analyzers in order to think the psychotherapeutic cure. Starting from reflections on therapeutic alliance and investment concepts in the care, this writing tends to emphasize the idea of specific functions in the cure of deprived adolescents through these few winnicottians notions.

Key words: Winnicott – primary caring preoccupation – investment – therapeutic alliance – frame – setting – adolescent – psychotherapy


[1] Laplanche et Pontalis, 1967, p. 212.

[2] L’illustration de cette notion d’empiètement (impingement) la plus juste est sans doute celle proposée dans « Psychose et soins maternels » (Winnicott, 1952 p. 191 voir fig. 1 et 2).

[3] Si l’adolescent est plutôt organisé sur un registre névrotique, il sera conduit à nous désinvestir plutôt qu’à nous détruire.

[4] Dans un sens quelque peu différent des développements d’A. Green (2000).