Sur l’accompagnement des familles en lieu neutre

Réflexions théorico-cliniques sur l’accompagnement de familles en « lieu neutre »

Le dispositif de Trait d’Union

Les lieux dits « neutres » ou autrement dénommés « lieux d’exercice du droit de visite » ou encore « espaces- rencontre » souffrent sans doute de ne pas avoir encore fait l’objet d’écrits cliniques en grand nombre. « Psychologue accueillant » à Trait d’Union[1], je propose de témoigner d’une pratique clinique qui reste jusqu’ici peu développée dans la littérature spécialisée[2] en précisant la spécificité de ce lieu particulier.

L’institution dispose de deux services : un point-rencontre et un service de médiation familiale. L’équipe professionnelle[3] est composée d’une directrice, d’une secrétaire et des accueillants, tous psychologues cliniciens ou éducateurs, formés à la thérapie et/ou à la médiation familiale. L’activité de l’espace-rencontre, sur laquelle nous centrerons ici notre réflexion, a pour mission d’accueillir, d’accompagner et d’encadrer le déroulement de droits de visite de parents qui n’ont provisoirement plus la possibilité de rencontrer leur(s) enfant(s) autrement. La tâche primaire de l’institution est de permettre le maintien du lien dans des situations conjugales conflictuelles ou dans des situations familiales et relationnelles dégradées ou en souffrance et ce dans l’intérêt de l’enfant[4]. Deux cas de figure sont possibles : soit la situation est issue d’une séparation conjugale conflictuelle et le mandat est alors celui posé par le juge aux affaires familiales (JAF), soit il a été décidé le placement de l’enfant au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE) et c’est suivant le mandat du juge des enfants (JE) que nous[5] intervenons. Dans ces situations, un enfant est séparé de l’un de ses parents ou de ses deux parents. Ces droits de visite, dont le rythme est le plus souvent d’une semaine sur deux, peuvent aller d’une heure dans les locaux en présence d’un tiers (« visite médiatisée ») à quelques heures avec ou sans possibilité de sortie. Ces familles sont ainsi accueillies dans nos locaux les mercredis ou les week-ends sur un temps limité (allant d’une heure à la journée) suivant les horaires que nous aménageons en fonction tant du mandat qui nous est fixé que de l’évolution de la situation. D’autres fois, il peut s’agir « d’échanges », le parent venant récupérer son ou ses enfants par notre biais pour le temps d’une journée, d’un week-end ou de vacances. Nous accompagnons alors cette « passation » de l’enfant d’un lieu à un autre, d’un parent à un autre ou de la famille d’accueil à ses parents.

Un lieu singulier, un espace partagé

Au sein d’un parc où trônent des cèdres centenaires se trouve une petite maison, située au bout d’un long chemin qu’il faut parcourir à pied. Le site est celui d’une ancienne maison d’enfants à caractère social (MECS) reconstruite dans un style moderne mieux adapté à la nouvelle activité. Souvent, en parcourant ce chemin, j’ai une pensée pour les parents et les enfants qui font ce même trajet, eux aussi un week-end sur deux, sans doute mus de divers sentiments, impatience pour certains, appréhension pour d’autres…

Le lieu est principalement composé d’une grande pièce centrale dans laquelle se dessinent différents espaces figurés par des cloisons mobiles. Dans une même journée cohabitent ainsi différentes familles, chacune dans « son » espace – la cuisine et le parc restant des zones communes où elles peuvent se croiser. L’ensemble du bâtiment dispose de baies vitrées, de telle sorte que les murs sont très peu présents. Cette grande pièce rend possible tant la communication que l’observation mutuelle – des professionnels envers les familles (et réciproquement) et des familles entre elles. Ainsi, en journée, cet espace de vie s’anime, vont et viennent les bruits de jeux, les rires ou les cris d’enfants, les pleurs de nourrissons, auxquels s’ajoutent les échanges houleux ou les discussions discrètes entre adultes ; tout ceci formant une ambiance sonore et interactive, une sorte d’enveloppe sonore partagée. Cette atmosphère rappelle celle des ambiances familiales où cohabitent plusieurs personnes au sein d’une même maison et, si ici ces personnes n’ont pas choisi de vivre ensemble, cela participe d’une forme de familiarité atténuant le sentiment que cette situation serait artificielle ou non naturelle. Les odeurs aussi pourraient être évoquées, que ce soient celles des plats en train de mijoter en cuisine à l’heure du déjeuner, d’un repas de fast food apporté par un parent ou encore parfois celle de l’incurie – certains parents étant en situation de grande précarité – qui envahit dès lors tout l’espace.

Se réunir autour de la séparation : l’institution, sa tâche primaire et le dispositif d’accompagnement

L’activité de l’espace rencontre est plurielle puisque, en fonction du mandat qui nous est donné, les modalités d’accompagnement diffèrent. Ainsi, il s’agit de différencier les visites médiatisées[6], qui impliquent un dispositif plus « serré » et la présence d’un tiers en continu, et les « droits de visites en lieu neutre » ne requérant pas cette présence tierce en continue. Je souhaite ici centrer mon propos sur l’accompagnement des situations relevant du second cas de figure, lesquelles peuvent être issues tant de situations de divorce que de situations de placement au titre de l’ASE.

Une particularité du fonctionnement de cette institution, par rapport à d’autres lieux neutres, est que nous favorisons et sollicitons la communication entre les parents lorsqu’il s’agit de situations de divorce ou de séparation conjugale[7]. Ce fonctionnement s’appuie sur le postulat que, en cas de divorce conflictuel, l’enfant est soumis aux injonctions contradictoires ou paradoxales de chacun de ses parents et risque de se sentir pris dans des conflits de loyauté. Afin de tempérer, voire d’empêcher, les effets potentiellement pathogènes de cette situation, nous favorisons « l’émergence de la conflictualité » dans un cadre sécurisé. Idéalement, peut-être que ce travail tend à transformer le conflit intersubjectif en une conflictualité intrapsychique, suivant cet espoir que chaque parent puisse se réapproprier personnellement les enjeux liés à la séparation. Nous considérons en effet que l’exercice du droit de visite en tant que tel ne résoudra en rien la situation dans laquelle l’enfant est placé et que tant que la problématique conjugale ou familiale ne sera pas traitée l’enfant finira invariablement par être l’enjeu des aspects non traités de la problématique des parents. Favoriser la conflictualité lorsque la situation de séparation vient d’avoir lieu n’est pas toujours une chose évidente, mais que la rencontre puisse être accompagnée par un tiers rassure les parents craignant d’éventuels débordements (effets de violence, de séduction ou d’emprise). C’est parfois la première et la seule opportunité qu’ils ont de pouvoir à nouveau se reparler depuis la séparation. Cela suppose de mettre les parents « au travail », de les rendre acteurs de la rencontre alors que bien souvent ils seraient tentés de s’en préserver, tout en envoyant leur enfant « au front ». En restituant aux parents ces enjeux qui les concernent, nous répondons à notre mission première, qui vise à préserver les enfants des conflits familiaux. Au fil du temps, les parents arrivent à tirer profit de ce dispositif censé leur permettre de retrouver un dialogue minimum, dans l’espoir du rétablissement d’une certaine forme d’équilibre ou pour le moins d’un apaisement salutaire.

La tâche primaire est donc double : d’une part permettre l’exercice d’un droit de visite autrement impossible, ce qui suppose d’accompagner, d’encadrer et parfois de « médiatiser » la relation parent-enfant ; d’autre part, solliciter les parents en mobilisant leurs compétences propres afin qu’ils puissent peu à peu faire évoluer cette situation jusqu’alors dans une impasse. Ce dernier aspect renvoie à la notion de « médiation familiale ou conjugale », bien qu’à proprement parler nous ne fassions pas de médiation familiale entre les parents. En ce sens, nous pouvons dire que nous « utilisons » ce dispositif permettant l’exercice du droit de visite pour le potentialiser afin que des processus de changement puissent advenir. Sans cela, bon nombre de familles seraient sans doute contraintes de nous « utiliser » jusqu’à la majorité de l’enfant.

Le dispositif de prise en charge veut que chaque famille soit suivie par un binôme d’accueillants composé d’un psychologue et d’un éducateur. Cette référence à un même binôme tout au long de la prise en charge, en favorisant une continuité relationnelle, participe à la mise en place d’un processus d’alliance minimale entre la famille et l’institution. À la réception d’un jugement ou d’une ordonnance judiciaire, nous rencontrons chaque parent individuellement lors d’un entretien dit « préliminaire ». L’enfant est rencontré avec le parent ou le tiers qui en a la garde, mais aussi individuellement. Chacun des membres de la famille a donc la possibilité d’être entendu, son vécu subjectif peut être recueilli. Durant cet entretien, nous récoltons des informations sur l’histoire individuelle et familiale de la personne, la fondation du couple et les grands aspects majeurs de la vie familiale et conjugale. Ultérieurement, lors de la réunion hebdomadaire de l’équipe, nous présentons la situation familiale et croisons ces informations avec les éléments mentionnés dans le jugement. Ce travail de « reconstruction » d’une histoire familiale commune cherche à prendre en compte la façon dont l’histoire familiale a été vécue subjectivement par chacun, tout en en mesurant les écarts et les contradictions. Ce fonctionnement, grâce aux différentes « enveloppes institutionnelles[8] », permet que nous ne soyons pas tous impliqués dans les mêmes enjeux relationnels avec la famille. Si l’un d’entre nous reçoit les parents en entretien, l’autre ne sera le récepteur des contenus de cette rencontre individuelle qu’en après-coup, ce qui rend possible le déploiement d’investissements et d’identifications pluriels entre les professionnels. Au cours de la prise en charge, cette différenciation au sein du binôme d’accueillants autorise le travail des enjeux de l’intertransfert et garantit le maintien d’un positionnement professionnel « suffisamment juste ».

Cette rencontre initiale permet aussi de fonder une alliance de base entre chaque membre de la famille et la mission pour laquelle nous sommes mandatés. Nous demandons ainsi aux parents une participation active, une véritable implication vis-à-vis des attentes qu’ils ont de notre intervention, faisant en sorte qu’une alliance minimale puisse avoir lieu[9]. Cette alliance se trouve alors être vectorisée sur notre mission (et par effet de déplacement sur l’institution), ce qui anime un processus qui est le négatif de ce que ces parents sont en train de vivre : à un moment de déliaison et de séparation (rupture conjugale, placement de l’enfant) nous leur proposons une alliance, une adhésion, ce qui fantasmatiquement mobilise une réunion autour d’un « tiers neutre ». Ce temps d’inscription et d’adhésion n’est donc en rien quelque chose de purement formel, mais bien une étape « préliminaire » à la remobilisation des enjeux conjugaux et/ou familiaux dont chacun tente le plus souvent de se déprendre du fait de la violence des aspects affectifs qui s’y réfèrent. Ce paradoxe, se réunir pour traiter la séparation, va favoriser les effets de déplacement et de transfert sur le dispositif et sur l’institution.

Une distance relationnelle suffisamment bonne

D’une manière générale, on peut considérer que ce lieu d’accueil pour parents et enfants séparés est le lieu de l’exportation des problématiques intimes, conjugales et familiales. Viennent ainsi s’y déposer, s’y déplacer, des aspects relationnels jusqu’alors maintenus dans la stricte intimité du couple ou de la sphère familiale. C’est ainsi que se voient exportés les enjeux intimes et privés[10] sur une « scène partagée ».

Ces rencontres entre parents et enfants se faisant par l’intermédiaire d’un tiers, qu’il soit présent en continu ou qu’il serve de relais entre les parents et que sa présence ne soit que ponctuelle, donnent souvent aux parents le sentiment d’un vécu artificiel. Lors de ces visites, ce que nous observons n’est pas une situation normale, mais une situation donnée dans un cadre donné. Il s’agit d’une relation qui n’est pas une relation habituelle au sens de « naturelle », mais une relation intimement liée au fait qu’elle se déroule dans ce cadre précis. Cela reprend les conceptions de G. Devereux (1967) : ce que nous observons n’est pas une relation naturelle, mais bien celle de deux personnes se sachant observées, bien que dans la pratique et dans notre perception consciente nous finissions parfois par oublier cet aspect.

L’indice du sentiment d’être dans un rapport proximal ou distal ouvre une première voie d’accès à la compréhension de la situation familiale. Plus la relation est saine, plus l’enfant et le parent sont aussi naturels qu’ils peuvent l’être. Plus le lien est source d’angoisse ou de trouble, plus tous deux semblent jouer un rôle ou prendre une posture qui souhaiterait se conformer à nos attentes supposées. Bien souvent nous ne nous sentons pas étrangers à la situation et nous pouvons être physiquement très proches, dans le même espace relationnel, tout en ayant l’impression d’être absents pour la famille, comme dans une présence rapprochée mais discrète. Lorsque nous nous sentons dérangés par notre propre présence, que nous ressentons une forme de malaise à être présent, comme si nous étions intrusifs ou « de trop », il y a là l’indice d’un climat dérangeant dans le lien entre le parent et l’enfant (climat familial incestuel, non-dits, relation inauthentique…). Sans doute cela n’a-t-il pas la même importance en fonction du moment où la situation a lieu, car, lors des premières visites, le cadre n’a pas encore été intégré par les parents et les enfants. Ainsi, plus le temps passe, plus se dessine une forme de familiarité vis-à-vis du cadre, de telle sorte que nous devenons une partie intégrante du cadre. Avant cela, nous sommes souvent interpellés comme des personnes présentes dans la relation, alors que nous en sommes seulement les témoins et les accompagnants. Suivant une forme de présence discrète nous n’intervenons bien souvent que si la situation le nécessite, mais, malgré cela, certains parents ne supportent pas de nous oublier – ou n’arrivent pas à nous intégrer au cadre. Ce cadre suppose en effet qu’ils puissent parvenir à considérer que si nous sommes là, ce n’est pas en tant que personnes réelles, que les murs entre lesquels se déroulent ces moments de vie contiennent, dans la figure du tiers qu’ils évoquent, une forme de tiercéité institutionnelle, une forme de présence tranquille, rassurante et non intrusive pour l’enfant. Il s’agit souvent de parents qui n’ont de cesse de nous solliciter et, dès que nous nous éloignons pour les « laisser vivre » plus tranquillement leur relation avec leur enfant, ils reviennent nous chercher avec un mobile quelconque ou nous font exister dans la relation en nous interpellant pour un motif anodin. Chez ces parents qui se sentent abandonnés, on trouve par exemple des parents immatures ou aux vécus affectifs carencés, des parents concernés par des problématiques narcissiques, d’anciens enfants placés ou encore des parents présentant des troubles de la relation de type addictif. D’autres fois, il peut s’agir d’un besoin de dépendance ponctuel lié à un état dépressif passager, ou bien encore une fragilité narcissique ponctuelle liée à un climat d’insécurité interne.

On découvre ainsi comment, dans leur difficulté à nous considérer comme des personnes ayant avant tout une « fonction symbolique », certains parents peuvent tenter de venir particulariser la relation en nous faisant exister comme des personnes réelles, avec un point de vue sur les choses, une personnalité propre, une histoire, une capacité de jugement, etc., alors que la situation voudrait que nous ne soyons que les réceptacles ou les témoins de leur subjectivité. Lorsque nous sommes ainsi sollicités se dévoile le « besoin du Moi » chez le parent de recourir à une forme de dépendance dans ce cadre donné. Bien sûr, nous sommes aussi des personnes réelles, des sujets de projection, mais notre devoir de neutralité suppose une forme d’abstinence, vis-à-vis de toute expression de jugement moral par exemple. Cette dimension de l’abstinence n’est pas si évidente dans ce cadre donné, puisque, à l’instar de toute intervention dans le cadre d’une pratique sociale, nous sommes aussi tenus d’intervenir « dans la réalité » afin de protéger l’enfant de certaines situations de danger réel. Nous ne sommes en effet pas tenus par les mêmes cadres sécurisants que l’on rencontre dans un contexte psychothérapique. Parfois, certains parents exposent sous nos yeux leur capacité à être maltraitants ou négligents (par absence de surveillance ou mise en situation de risque réel pour la sécurité physique de l’enfant). Il arrive aussi que des enfants se mettent volontairement en danger pour nous montrer les difficultés de leurs parents à les protéger. D’autres fois les choses sont plus subtiles et convoquent les aspects de négligence ou maltraitance psychiques, conduites qui ne sont pas forcément à reprendre dans l’immédiateté. Tact et habileté sont ici requis afin de ne pas persécuter le parent tout en préservant une situation supportable pour l’enfant. Ce travail suppose parfois de devoir « préparer » certaines visites avec les enfants ou bien de « reprendre » ce qui a eu lieu en après-coup de la visite, suivant les principes des visites médiatisées.

L’utilisation de l’accueillant

Ce besoin de dépendance que nous évoquions participe d’un processus de prise en charge qui favorise la régression du parent du fait d’un cadre « maternant et sécurisant ». Sans doute les effets de transfert ou de déplacement sur l’accueillant et sur l’institution participent-ils aussi de ce processus. Cela prend forme, au fil des mois et des années, dans l’émergence de processus transférentiels où nous allons être utilisés[11] par les parents comme des figures :

  • de l’autorité (par effet de déplacement : le juge/la justice = imago surmoïque = figure parentale ou grand-parentale). Cette figure de l’autorité peut être juste, de « bon aloi » (Carel, 2002), ou tyrannique et persécutoire en fonction des capacités d’intériorisation du Surmoi.
  • de haine ou de rivalité (le tiers opposant = l’ex-conjoint = le juge/la justice = l’ASE = la famille d’accueil). Nous sommes alors l’objet de projection et de déplacement de la haine pour le parent. Le parent peut ainsi aller jusqu’à s’en prendre à l’institution, dans la mesure où nous sommes fantasmatiquement investis des qualités de l’autre parent, du tiers qui est venu troubler une relation fusionnelle.
  • d’un bon objet secourable (le juge/la justice = imago parentale = imago fraternelle ou amicale = imago du soignant). Nous sommes ici utilisés comme le bon objet secourable suivant une position d’étayage raisonné ou bien celle d’une suppléance aux carences que le parent perçoit ou ressent en lui (soignant, expert, savant…).

Peu à peu, ces phénomènes se déploient aussi sur l’ensemble de l’institution et les autres parents accueillis qu’ils peuvent croiser parviennent à devenir des figures identificatoires alternatives ponctuelles, utiles à l’interrogation de leur situation propre au regard de celle des autres. Ceci suppose une capacité à se décentrer de ses besoins narcissiques, ce qui n’est pas accessible à tous les parents. Souvent, certains parents peuvent se sentir touchés quand ils sont témoins de scènes de conflits intenses entre d’autres parents, des conflits qui leur rappellent ce qu’ils ont pu eux-mêmes mettre en scène par le passé, que ce soit dans l’intimité du domicile conjugal ou bien lors de leurs premières venues dans l’institution.

Ces aspects liés au transfert (dans le sens d’une transposition d’une situation sur une autre) ne sont pas à négliger, même si nous concevons qu’il ne s’agit pas d’un processus rigoureusement analogue au transfert dans le cadre d’une cure analytique ou d’une psychothérapie. Nous avons pu constater que lors de changements ponctuels[12] des accueillants pour l’accompagnement d’une famille se produisent des actings de la part des parents qui mènent parfois jusqu’à l’arrêt de la prise en charge. On peut considérer que ces passages à l’acte (violence, alcoolisation, infraction au règlement intérieur, mise en danger des enfants ou des professionnels) sont, chez ces parents, une forme de réaction à la situation de changement. Ce changement imposé les place en effet dans une situation de passivité, car ils n’ont pas le choix de ce qui leur arrive. Ce changement détruit le fantasme de l’institution, sorte d’imago maternelle « toute bonne et toute-puissante » qui, par son inconditionnelle disponibilité et son immuabilité, a permis au parent d’éprouver un sentiment de sécurité interne. Ultérieurement, lorsque nous nous concertons en réunion, nous découvrons que ce qui s’est passé est souvent lié à une modalité d’intervention des collègues qui nous paraît inadaptée. En effet, nous connaissons les familles que nous accueillons et nous intervenons en lien avec nos connaissances de leurs particularités. Certaines de leurs conduites ne nous choquent plus, alors que pour quelqu’un d’extérieur à la scène elles paraîtraient inconcevables. Ici les aspects contretransférentiels liés à une relation qui dure depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, nous ont permis de nous adapter à leur fonctionnement et d’en supporter les singularités, faisant infléchir nos repères normatifs mais aussi l’objectivité de nos perceptions. Parfois ces « changements de référence » dans l’accompagnement seront alors utilisés pour lutter contre nos aménagements contretransférentiels vis-à-vis d’une famille que l’on ne supporte plus ou vis-à-vis de laquelle nous considérons avoir tout essayé en vain.

Il y a ainsi des familles avec lesquelles la relation est devenue pénible à un point tel que nous serions tentés de les négliger. Il s’agit bien souvent de situations où les enfants sont extrêmement mal à l’aise avec leur parent et où, sans doute, l’identification inconsciente aux enfants nous fait éprouver transférentiellement ce qu’ils ressentent sans pouvoir l’exprimer de façon verbale ou comportementale. Il est à noter que c’est soit le parent, soit le mode de relation qui peut nous irriter, nous saturer ou nous rebuter, mais il est très rare qu’un enfant nous fasse ressentir cela. Sans doute aussi les enfants savent-ils bien mieux nous « utiliser » que leurs parents. Dans ces cas de figure, il nous arrive fréquemment de devoir nous relayer, car réussir à être présent avec eux pendant plusieurs heures nous apparaît comme une épreuve insupportable. Parfois certains parents nous saturent tellement de leur présence, de leur envahissement, de leurs sollicitations[13] que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une démarche plus ou moins consciente « pour nous évacuer ». Nous sommes expulsés comme des rebuts, porteurs des restes de leur relation passée avec l’autre parent, comme la trace qui fait relais, trait d’union entre les deux parents. En ce sens, nous sommes souvent « utilisés » comme des fusibles où transférentiellement se dépose et se projette sur nous – ou sur l’institution – la part la plus psychotique ou paranoïde de la personnalité du parent (Bleger, 1979).

Si dans le cadre du travail analytique c’est la retenue et l’absence de l’analyste (par l’absence de perception visuelle pour l’analysant) qui favorisent l’émergence du transfert, ici le processus semble comme inversé. Il est probable que l’intensité de notre implication favorise les mouvements transférentiels, à un point tel qu’avec des parents extrêmement carencés et démunis nous devenons une figure d’étayage, de soutien (holding), une figure tutélaire qui ne doit pas recouvrir une fonction prothétique ou palliative des troubles parentaux. Aussi, lorsque l’accompagnement touche à sa fin, nous sommes conduits à progressivement diminuer nos investissements, notre présence, afin que les parents puissent peu à peu se réapproprier leur situation relationnelle et familiale.

Ouverture

Nous avons proposé de tracer à grands traits quelques repères pour penser la pratique de l’accompagnement des droits de visite en lieu neutre. Cette pratique singulière laisse apparaître une complexité et une richesse clinique qui invitent à soutenir des échanges à venir avec d’autres praticiens. Ainsi, les différentes terminologies : « lieu neutre », « point-rencontre », « espace-rencontre », « lieu d’exercice du droit de visite » traduisent peut-être pour une part la diversité des pratiques, mais aussi la difficulté à unifier ces pratiques autour d’un référentiel commun, faute d’être régies par une législation précise (Bastard, 2004). Mais au-delà de la diversité des pratiques, l’accompagnement des familles en souffrance reste une préoccupation commune à toutes ces structures et, quelles que soient les modalités d’accueil et d’accompagnement de ces familles, la clinique qui en découle ne peut qu’inviter à poursuivre les recherches en ce sens.

Bibliographie

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Bleger, J. 1979. « Psychanalyse du cadre psychanalytique », dans R. Kaës (sous la direction de), Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod, 255-285.

Bion, W.R. 1962. Aux sources de l’expérience, Paris, Puf, 1979.

Boudarse, K. ; Dodelin, M. 2011. « De la visite médiatisée. Étude clinique », Dialogue, 193, Toulouse, érès, 139-152.

Carel, A. 2002. « Le processus d’autorité », Revue française de psychanalyse, 66, Paris, Puf, 21-40.

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Devereux, G. 1967. De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980.

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Perez, F. 2005. « Écoute de l’enfant et intersubjectivité », Dialogue, no 170, p. 113-122.

Perez, F. 2009. « L’espace-rencontre comme lieu de (ré)affiliation et d’étayage parentaux », Dialogue, 182, Toulouse, érès, 109-118.

Winnicott, D.W. 1969. « L’usage de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications », La crainte de l’effondrement et autres essais, Paris, Gallimard, 2000, 231-242.

Winnicott, D.W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.


Résumé

Cet écrit témoigne d’une pratique au sein d’un « lieu neutre », un espace de rencontre pour parents et enfants séparés. À partir d’interrogations sur le dispositif, le cadre et les fonctions de l’institution, l’auteur propose une analyse des spécificités de l’accompagnement de l’exercice du droit de visite entre parent et enfant. La prise en compte du transfert permet de mettre en lumière comment l’accueillant et l’institution peuvent être « utilisés » par les familles. Cette pratique requiert de constamment s’interroger sur le positionnement des professionnels à l’égard des familles, afin de pouvoir mobiliser une implication des parents dans le dispositif d’accompagnement qui ne soit pas entravée par les effets du contretransfert.

Mots-clés

Lieu neutre, visite médiatisée, relation parent-enfant, divorce, séparation, famille, placement.

Abstract

This article reflects a practice in a “neutral place”, a space where separated parents and children can meet. From questions about the planning, the setting and the functions of the institution, the author proposes an analysis of the specificities of the professional accompaniment during the implementation of the visiting rights between parent and child. Taking the transference into consideration highlights how the “welcomer ” and the institution can “be used” by the families. This practice requires the constant questioning of our positioning with the families, in order to mobilise the parents’ involvement within this setting.

Keywords

Neutral place – Mediatised parental visitation – Parent child relationship – Divorce – Family –Child placement


[1] L’association Trait d’Union, créé en 1997 à Vienne (38), s’adresse à tous les parents et enfants séparés afin de leur permettre de continuer à être en lien dans un cadre structuré : http://www.trait-dunion-famille.fr

[2] Je renvoie aux écrits de Bastard (2004), Kruse (2004) et Perez (2005, 2009) pour d’autres témoignages et apports sur le sujet.

[3] Le service de médiation familiale, quant à lui, est assuré par trois médiatrices familiales.

[4] Il est important de préciser que cela ne repose pas sur une idéologie particulière concernant le maintien du lien, mais simplement d’un dispositif rendant possible l’exercice d’un droit de visite même quand la situation est conflictuelle ou troublée. Penser cette question autour du bien-fondé du maintien ou non du lien dans certaines situations supposerait un développement important, ce que nous ne traiterons pas ici.

[5] Tout au long de l’article j’utiliserai la première personne du pluriel considérant que ces élaborations, bien que personnelles, sont aussi issues d’une pratique et d’une pensée collective.

[6] Pour plus de précisions sur ce dispositif, je renvoie le lecteur aux écrits suivants : Boudarse et Dodelin (2011), Cornalba (2012).

[7] Sauf bien évidemment en cas d’interdiction judiciaire à ce que les parents se croisent. Cela se fait toujours en respectant le positionnement et la temporalité de chacun. Nous constatons que la grande majorité des parents comprennent que faute de trouver des positions de compromis entre adultes l’enfant, à terme, en fera les frais.

[8] Celle à l’intérieur du binôme, celle à l’intérieur de l’équipe (composée des trois binômes) et celle du recours tiers à la direction ou encore à celui du superviseur (en plus de la réunion hebdomadaire où nous évoquons les familles que nous accueillons, l’équipe dispose d’une supervision mensuelle, l’une spécifique aux situations ASE et l’autre spécifique aux situations JAF).

[9] Cette alliance minimale est d’ailleurs contractualisée de façon symbolique par leur adhésion à un règlement intérieur et la signature d’un contrat de prise en charge.

[10] Suivant les conceptions d’André Carel (2006) lorsqu’il propose de considérer que, dans une « topique ordinaire », l’intime renvoie à la « discrétion » et le privé au « secret ».

[11] En référence aux développements de Winnicott (1969) sur l’usage et l’utilisation de l’objet.

[12] Liés aux congés des professionnels ou au changement de roulement des week-ends (pairs et impairs).

[13] Pour le dire autrement, suivant les apports de W.R. Bion (1962), ils nous « bombardent » d’éléments brut (ß) et notre tâche serait de pouvoir les transformer (fonction-a). Nous sommes tel un dérivatif, un objet réceptacle de leurs projections et de leurs identifications projectives. Cela nous renseigne sur ce que vivent leurs enfants qui subissent aussi ces mêmes bombardements.