Des refuges intérieurs…

PSYCHANALYSE

Recension de: Gregorio Kohon, Des tanières & des terriers. Les refuges de la psyché chez Louise Bourgeois & Franz Kafka, traduit de l’anglais par H. Blaquière, Paris, Ithaque, 2016, 88 p.

Ce texte a paru dans Hippocampe, journal critique, n° 26 juin 2016.

Blottis dans les cabanes bricolées aux saveurs d’enfance, chutant avec Alice dans le terrier d’un lapin blanc, logés sous la couette dans la chaleur enveloppante d’une soirée d’hiver… Autant de figures de ces refuges que nous recherchons pour nous absenter du temps et d’un monde qui s’agite…couverture

S’absenter au monde pour mieux le récréer, en façonner un autre, fait de rêveries et de songes, d’imaginaire et d’infini, comme si au dedans de nous, nous devenions un «réfugié du monde» découvrant l’univers en expansion qui s’offre à nous sous un jour nouveau. La bulle créatrice que recherchent les auteurs ne peut-elle pas se rencontrer tant dans le cour de l’intimité domestique que dans les turbulences d’une brasserie ensoleillée? Mais cette bulle d’ensoi ne serait-elle pas aussi une coupure subjective, un retrait face au lien? L’isolement aux amères saveurs de solitude inhabitée, l’absence à soi du mystère autistique, l’évanouissement de la conscience et le vertige de la mort. Ces différentes couleurs de l’âme sont proposées à la rêverie dans ce court opuscule Des tanières et des terriers. L’auteur, psychanalyste anglais, revisite ces espaces intimes en traçant une lecture des «refuges de la psyché» à partir des travaux de Louise Bourgeois et de Franz Kafka. Ces tanières ne sont pas seulement des refuges dans les vestiges de nos infantiles, une quête de réminiscences sensorielles d’un vécu utérin à jamais perdu. Elles sont, certes, des espaces «en sensations», mais des espaces peuplés de mondes sans limite où l’âme libre vagabonde, mondes de plénitude, de vertige parfois. Henri Maldiney aurait parlé de «l’ouvert au dedans de soi», un monde qui s’offre à l’ouverture, par les garants d’un repli protecteur. Ce court et élégant opuscule sorti aux éditions Ithaque dans la série «hors collection » est une reprise d’un texte paru en langue anglaise pour un ouvrage collectif. Le lecteur est ici plongé au cœur  du propos sans introduction, et nous aurions pu souhaiter, à l’occasion de la traduction française, que le livre soit agrémenté d’une préface ou une introduction. Mais l’aspect brut de ces pensées a ainsi le bénéfice de ne pas alourdir le propos.

Si l’auteur est psychanalyste, il ne s’agit pas pour autant d’un livre de psychanalyse. Ce n’est pas non plus un ouvrage littéraire, mais une tentative d’entre-deux, forme de sang mêlé entre discours esthétique et pensée analytique. La littérature et les arts sont alors un recours pour illustrer et étayer ce concept de «refuge psychique» (psychic retreat) initialement proposé par John Steiner. Louise Bourgeois, Franz Kafka et Juan Muñoz s’invitent telles des figures poétiques ou esthétiques pour permettre au lecteur de se construire une forme, une représentation du «refuge psychique ». Nulle psychanalyse appliquée à l’art ou la littérature, pas plus que d’art psychanalytique, ces différents champs tentent ici de coexister sans préséance de l’un sur l’autre.

Fuyant le rationalisme scientifique, Kohon appelle de ses vœux le dépassement des frontières entre les disciplines, par l’effet de l’inquiétante étrangeté. Arts et littérature, toutes deux expériences aux limites se croisent dans cet ouvrage avec rigueur; l’enjeu n’est pas de simplifier, de clarifier ou d’expliquer, mais plutôt de révéler, de soutenir et de façonner les expériences limites, les formes des paradoxes qui se déploient au sein de toute pensée complexe, tout autant qu’au sein de l’expérience créatrice. «La psychanalyse, l’art et la littérature ne sont pas isolés: ils matérialisent des manières de sentir, des modes de perception et des styles de pensée que leur communauté révèle. C’est tout particulièrement le phénomène d’inquiétante étrangeté qui les réunit», nous dit Kohon.

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«Maman», une araignée comme premier logis, structure métallique de Louise Bourgeois offre un premier giron tentaculaire, plein d’emprise et de froideur, mais elle est aussi une source, une ressource selon l’artiste, pour qui «l’inspiration vient du retrait en soi…». Des premières représentations picturales de «femme maison», Louise Bourgeois glissera progressivement vers les formes tridimensionnelles qu’autorise la sculpture, formes favorisant la rencontre des sens chez le spectateur impliqué.

«Le dialogue, pour le spectateur ou l’artiste, prend toujours la tournure d’un dialogue avec soi-même. Nous nous reconnaissons dans l’art de Louise Bourgeois, mais une chambre qui nous est familière se transforme très facilement en un lieu étranger, en un espace qu’un sentiment d’effroi pourrait bien envahir». Kohon nous convie à penser ce vacillement entre bien-être et malaise, entre familiarité et étrangeté, autour du concept développé par Freud de l’Unheimlich (l’inquiétante étrangeté).

De Kafka et ses métamorphoses animales, Kohon s’en saisit pour investiguer la notion du terrier. Un lieu où l’individu serait protégé, mais à la fois aliéné, prisonnier dans ce repli, saisi dans un monde clos qui le coupe de tout contact avec le milieu extérieur. Kohon fait alors appel à Winnicott, pédiatre et psychanalyste anglais, qui développa la notion d’«isolement permanent de l’individu» et «la capacité d’être seul en présence de l’autre». «Les refuges psychiques existent en chacun de nous et participent au développement normal de la personnalité » nous précise Kohon. À l’instar de Winnicott, l’auteur considère qu’ils favorisent cette capacité d’être seul, dans une solitude habitée, formant un «noyau silencieux» nécessaire pour la constitution d’un sentiment d’être soi, duquel dépend «la possibilité de créer et de nourrir un soi intime». Entre psychanalyse, art moderne et littérature, ce bref ouvrage invite, le temps de la lecture, à se déprendre du réel pour se refugier dans un voyage intérieur. «Le réel est ce qui, au moment où l’on cesse de croire dans la réalité, ne disparaît pas».§

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